A propos du stylo bille

Sans titre, stylo bille sur papier, 65x50xm, Philippe Pujo, 2017.

                                             

Avant propos

    Je dessine depuis mon enfance parce que c’est le moyen le plus simple pour moi, primitif, d’engager une réflexion, inconsciente souvent, et de construire ma compréhension du monde. Il est probable que je dessine parce que des choses ne sont pas résolues chez moi. Et mes oeuvres sont sans doute les simples traces de cette recherche d’accomplissement personnel. De même chaque personne cherche, par un biais artistique ou non, une activité ou un état d’esprit général, à traverser le monde, le comprendre, le subir et à « être » de la meilleure façon possible.

    Or, ce qui me distingue en tant qu’artiste, vis à vis de la plupart des gens, c’est ma volonté d’exploiter ces traces de ma propre quête, ce « non-accomplissement » perpétuel, ces tentatives d’être au monde.

    Cette volonté d’être artiste n’est pas un choix de confort. C’est un choix difficile au contraire d’un point de vue intime, social, financier, qui isole dans la vie quotidienne de par la place particulière que tient l’artiste dans la société. C’est le renoncement, quasi à coup sûr, d’un confort de vie élémentaire, d’une sécurité, et d’une certaine tranquillité d’esprit.

En quête

    Ces renoncements sont le prix de cette nécessité de création. D’un jugement que, sans exploitation de cette créativité, l’on passe à côté d’un devoir que l’on a envers soi-même, et envers les autres. C’est un choix basé sur une facilité d’expression que l’on détecte et qui est présent malgré soi. Il ne s’agit pas de destinée, de don, ou de talent. Mais du moyen que notre inconscient choisit pour nous permettre de construire le monde. Il s’agit d’une quête personnelle du bonheur, ou de compréhension du monde. C’est une première pierre dans l’édifice d’une professionnalisation qui exige travail et rigueur.

    S’il est nécessaire, en d’autres termes, de rester lucide sur le fait que la création est avant tout un besoin naturel, c’est par l’exercice, la pratique et des choix artistiques décisifs que l’on affine ses positions et son travail.

    A l’origine, c’est par accident que le processus du dessin au stylo bille s’est imposé à moi. Par un simple constat esthétique sur le résultat d’un dessin destiné à la base à être peint à l’acrylique. Mais ce constat est le résultat d’une recherche de longue haleine et de nombreux exercices pratiques qui m’ont permis de « détecter » l’intérêt que présentaient les travaux au stylo. Ce résultat est aussi le simple commencement d’une démarche qui a trouvé un médium cohérent.

 

 

La Démarche

Bille en tête

    C’est donc par la découverte (à la fois intuitive et accidentelle) du stylo bille comme simple médium d’un travail de dessin épuré sur des surfaces dépourvues de fond, que commence réellement mon processus créatif actuel.

    Comme dans beaucoup de démarches artistiques, on ne peut réellement diviser le fond de la forme dans les oeuvres que je produis. Ainsi la réalisation technique fait partie intégrante du processus créatif engagé dans chaque toile : la réalisation semble la plus simple possible ; le stylo bille présent sur toute les tables, d’écoliers, de bureaux d’administrations, effectue la tâche simple du gribouillage, multiplié, accentué, qui n’est plus objet de distraction passagère ou de prise de note, mais technique rigoureuse pour obtenir un résultat précis, maîtrisé, magistral.

    Bien sûr cette apparente simplicité de l’objet détourne le spectateur d’une complexité de réalisation véritable qui constitue le processus technique de création de l’oeuvre : éviter les salissures de la feuille immaculée, aucun droit à l’erreur dans la réalisation directe de l’oeuvre au stylo, conservation complexe des encres du stylo dans le temps (par vernis), présentation au public délicate (par marouflage sur toile ou par présentation sous verre).

Bic-chromie

    De la même manière, la réalisation technique de l’oeuvre inscrite dans son aspect temporel compte autant dans la forme technique artistique que dans le fond. Cette réalisation nécessite tout d’abord un long travail de recherche et de préparation : recherche de sujet, de modèles, séances de prises de vues et de croquis, construction des oeuvres en amont par réflexion, visionnage. Prises de photographies ensuite qui serviront de base au travail à réaliser, d’appui et de repère. Réalisation de l’oeuvre en elle-même enfin: longue, prudente, laborieuse, presque ritualisée dans la méthode de longue haleine de la réalisation de séries. Le glissé du stylo sur le papier crée un rythme, un rabâchage monotone favorable à la méditation ou à une transe presque hypnotique où les pensées ont le temps de se figer, tout comme les espoirs et les pensées quotidiennes, dans l’oeuvre. Au point que chaque oeuvre recèle une part d’histoire dans le temps, ayant accompagné de manière concrète un grand nombre de pensées, de différentes valeurs, tout au long de sa création.

     Le stylo bille est aujourd’hui en toute logique l’un des médiums que j’utilise dans la recherche et l’exploitation d’un nouveau langage pictural.